mardi 8 février 2011

La guerre des âges n’aura pas lieu !

Chronique de P-H Tavoillot parue dans La Tribune, le 24/12/2010

Comme chaque année, les fêtes de noël vont sceller les retrouvailles familiales, pour le meilleur comme pour le pire. Il y aura les réveillons, les cadeaux, la joie d’être ensemble, mais aussi le retour des jalousies, le bruit sourd des non-dits … et les discussions politiques à la fin d’un repas qui avait pourtant si bien commencé ! Bref un petit condensé, très révélateur de la vie familiale d’aujourd’hui. C’est donc l’occasion rêvée de revenir sur un thème qui a pris de l’ampleur dans l’espace public ces dernières semaines, notamment lors du débat sur les retraites, à savoir l’idée d’une guerre des âges ou des générations actuelle ou à venir. Après la lutte des classes, des races ou des sexes, voici que serait venu le temps d’un nouveau conflit, dont certains nous annoncent, depuis quelques temps déjà, qu’il sera d’une violence inouïe.
Trois phénomènes massifs plaident aujourd’hui pour un tel scénario. Il y a d’abord la structure du travail en France, où ceux qui ont les places — disons les adultes salariés — s’attachent aussi bien à empêcher les jeunes d’entrer qu’à pousser les vieux dehors. Il y a ensuite le fonctionnement de l’Etat-providence, qui voit une génération bénie — celle de Mai 68 — bénéficiaire des allocations familiales du temps de sa jeunesse et de généreuses retraites du temps de sa vieillesse, se heurter à une génération maudite, née dans la crise et sans garantie pour son avenir (voir ici les travaux de Louis Chauvel). Il y a enfin le vieillissement général de la population — et de l’électorat — qui favorisera à n’en pas douter les arbitrages politiques à destination des personnes âgées et au détriment de la jeunesse. Tout cela réuni nous promet des lendemains qui déchantent et des conflits violents, lorsque la prise de conscience des injustices intergénérationnelles viendra et, avec elle, l’heure de solder les comptes.
Tout cela, sans conteste, est juste ; mais est-ce complet ? Peut-on en tirer notamment l’annonce d’une guerre inévitable ? Voilà un pronostic qui me paraît non seulement contestable d’un point de vue sociologique, mais dont les conséquences sont périlleuses d’un point de vue politique.
Il faut d’abord noter que la lutte des âges, qui peut régner dans le monde marchand et professionnel, s’arrête dès qu’on atteint les frontières du privé. Là-bas, c’est la compétition ; ici règnent la solidarité et l’entraide. Le grand souci des parents, c’est l’éducation et l’installation de leurs enfants ; le grand souci des enfants, c’est la vieillesse de leurs parents. Un « double circuit de transmission » (Claudine Attias-Donfut) s’est ainsi mis en place qui anime des relations mutuelles complexes et approfondies. La famille, même éclatée, individualisée, élargie — bref modernisée —, n’a pas perdu sa puissance de lien ; au contraire, jamais celui-ci n’a été aussi solide sur les trois repères objectifs dont on dispose : l’aide quotidienne, l’aide du réseau, l’aide financière. Sans doute tout n’est-il pas idyllique dans cette sphère, mais il règne un « nouvel esprit de famille », choisi et non imposé, que ne voient pas les prophètes de la lutte des âges.
Ou plutôt, certains d’entre eux le voient et souhaiteraient le briser par un prélèvement fiscal dissuasif. Pourquoi ? Parce que cet esprit serait socialement injuste, contraire à la seule véritable solidarité envisageable : celle de l’Etat redistributeur. Il est vrai qu’il existe une profonde fracture familiale, qui sépare ceux qui bénéficient de l’aide des proches et ceux qui en sont démunis. Lorsqu’il s’agit de « garder les enfants », de permettre une fin de mois difficile, de trouver le premier stage, de favoriser la première installation professionnelle et familiale, elle est souvent décisive, voire vitale ! Et la précarité vient souvent de cette absence.
Mais justement : pourquoi faudrait-il briser cette solidarité familiale par l’impôt ? Sans doute fait-elle de nous des « héritiers » (Thomas Piketty), mais n’est-ce pas dans ce lien familial métamorphosé que se trouvent les bornes les plus efficaces à l’hypercapitalisme et à la marchandisation généralisée ? A l’âge hypermoderne, la transmission (dont l’héritage fait partie), ce n’est plus le privilège d’Ancien régime, c’est le sens de la vie, la planche de salut ; et ce lien donne une perspective aux trajectoires existentielles au-delà de la compétition et du marché, au-delà même de la justice sociale. L’orientation politique à construire devrait davantage viser à pallier l’absence de solidarité quand elle fait défaut et à renforcer celles qui s’exercent déjà pour les rendre plus efficaces : « aider les sans-aide », d’abord ; et « aider les aidants », ensuite. C’est donc vers un schéma multisolidaire (A. Masson) qu’il faudrait s’orienter, où la solidarité publique accompagnerait la solidarité privée sans s’y substituer. Tabler sur le lien intergénérationnel, dans ce contexte de la nouvelle famille, ce n’est pas faire preuve de conservatisme, mais d’un progressisme prudent, attentif aux évolutions sociales, et sans doute plus efficace, même en termes d’équité.


Références : Claudine Attias-Donfut, Les solidarités entre générations, Nathan, 1995 ; Louis Chauvel, Le destin des générations, PUF, 1998 ; André Masson, Des liens et des transferts entre générations, EHESS, 2009 ; Thomas Piketty (et alii), « Inherited vs Self-Made Wealth : Theory & Evidence forme a Rentier Society », avril 2010, http://piketty.pse.ens.fr/fichiers/public/PikettyPostelVinayRosenthal%202010.pdf

vendredi 17 décembre 2010

La nouvelle idéologie de la peur

Chronique de P.-H. Tavoillot parue dans La Tribune, le 22/11/10

Des lycéens qui disent — en rigolant — combien ils ont peur pour leurs retraites ; des militants écologistes qui, pleins de courage, bravent les forces de police, pour exprimer leurs peurs des déchets nucléaires. Tels sont les derniers exemples — étranges — du triomphe paradoxal de l’idéologie de la peur dans nos sociétés. Pourquoi paradoxal ? Pour au moins deux raisons. Il est d’abord frappant de constater combien se sont multipliées les peurs dans un monde devenu pourtant sûr comme jamais dans l’histoire. Ce ne sont plus, comme jadis, les guerres, les famines, la mort brutale et précoce, le diable ou l’enfer qui effraient, mais le mal manger, le mal respirer, le mal boire, le fumer (ça tue !). Ce sont les OGM, les nanotechnologies, les sautes de la météo, etc. Aux grandes causes d’effroi d’autrefois se sont substituées d’innombrables petites phobies envahissantes et d’autant plus terrorisantes que leur œuvre est discrète. Jamais, chez nous, la guerre n’a été aussi éloignée, jamais la famine plus improbable, jamais on n’a été aussi sûr de parcourir tous les âges de la vie, jamais la maîtrise de la santé n’a été plus efficace… et, au lieu de nous en réjouir, c’est la trouille qui nous taraude pour le présent comme pour l’avenir ! Et, en plus, — second paradoxe — nous n’en avons même pas honte. Autrefois considérée comme une passion infantile (ou féminine), la peur était un vice dont l’homme adulte devait se libérer pour grandir. De nos jours, elle est devenue une vertu, presque un devoir. Condition de la lucidité, aiguillon de l’action, elle a acquis le statut de sagesse. Qui ne tremble point commet de nos jours le triple péché d’ignorance, d’insouciance et d’impuissance. Comment en est-on arrivé à une telle inversion ?
On peut avancer trois types d’interprétation.
1) Une première (d’inspiration nietzschéenne) mettra cette montée des peurs déculpabilisées sur le compte du déclin de l’Occident. Face au dynamisme juvénile des pays émergeants, les sociétés de la modernité tardive seraient devenues frileuses, plaintives et timorées, à la fois vieilles et infantiles. D’un côté, le vieillissement démographique produirait une baisse de l’énergie et une paralysie des attentes ; de l’autre, la fonction protectrice de l’Etat infantiliserait la société en sur-assistant les personnes. Bref, le triomphe des peurs révélerait la lente agonie d’un Occident pourri-gâté.
2) Une seconde lecture (d’inspiration tocquevillienne) insistera sur notre appétit insatiable du bonheur et du confort. Alors que les régimes aristocratiques étaient guidés par l’honneur des « gens biens nés », qui englobait l’esprit de sacrifice et le courage, les sociétés démocratiques égalitaires recherchent avant tout le bien-être et la sécurité pour tous. Or, le bien-être ne connaît pas de borne et sa préservation ne sait aucune limite. D’où cette conséquence inévitable : plus nous possédons, plus nous craignons de perdre. La montée des peurs est donc un effet mécanique de l’égalisation et de l’amélioration des conditions.
3) Une troisième interprétation (d’inspiration freudienne) verra dans la multiplication des peurs un moyen de répondre au vide spirituel de notre temps. Car la peur donne du sens et des repères dans un univers qui semble ne plus en avoir. A défaut d’avoir un avenir radieux, une horizon béni, — et nous sommes immunisés en la matière ! — il reste très utile d’avoir un horizon de non-sens ou un avenir piteux. La débâcle climatique, la catastrophe financière, la figure diabolique d’un président honni, … tout cela permet de redonner sens à nos actions et à nos vies. Bref, et c’est le troisième paradoxe : la peur rassure ! C’est ce que disait Freud à propos des phobies : leur multiplication nous permet d’échapper à l’angoisse causée par des conflits psychiques insupportables. L’angoisse, qui ne porte sur rien, ne peut être combattue, tandis que les peurs, qui sont limitées, peuvent être apprivoisées. On préfère, donc, avoir peur de quelque chose, plutôt que d’être angoissé par rien, c’est-à-dire par tout. D’où cette idéologie de la peur si puissante aujourd’hui. Elle est une idéologie, car elle offre, au fond, tout ce qui manque à nos sociétés désenchantées : elle fait sens (tout s’explique !), elle fait lien (tous ensemble !) et elle fait programme (agissons !). J’ai peur, donc je suis.
Déclin de l’Occident, passion du bien-être ou quête de sens ? Il y a sans doute un peu de tout cela dans le phénomène. Chacun pourra proportionner la dose de ces trois interprétations à sa guise, mais elles montrent que l’anxiété est profonde. Cela dit, il ne faudrait pas non plus se mettre à avoir trop peur de la peur. Car ces craintes, pour être multiples, n’en restent pas moins limitées. Certes elles bloquent, ralentissent, énervent, mais, mis à part quelques prophéties d’illuminés, elles font aussi l’objet d’un examen critique assidu. Toutes sont médiatisées par un débat, qui est parfois rude (réchauffement climatique, OGM ou nanotechnologies), mais qui n’a rien à voir avec les paniques meurtrières que l’Europe a connues à l’aube des temps modernes et que le reste du monde n’a pas fini d’expérimenter. Ce qui amène d’ailleurs à penser que le déclin de l’Occident est en fait tout relatif !

dimanche 28 novembre 2010

Séminaire Sorbonne « Devenir adulte - Rester jeune»

2010-2011 — Séminaire de P.-H. Tavoillot (Sorbonne)

« Devenir adulte - rester jeune »

La définition moderne de l’homme comme « perfectibilité » pose la redoutable question de l’âge adulte. En effet, comment pourrait-on parvenir à une quelconque maturité si l’essence humaine est d’être toujours en devenir ? L’exigence d’épanouissement permanent se serait-elle substituée à l’impératif d’accomplissement final qui caractérisait les sociétés traditionnelles ? Comment penser la place et la figure de l’adulte dans les sociétés démocratiques contemporaines ? L’enjeu n’est pas seulement éducatif ou éthique, il concerne aussi toutes les dimensions de la vie politique, puisque l’adulte est censé en être l’âge pivot.
Après avoir examiné au cours de l’année 2009/2010, « l’énigme de l’enfance », le séminaire de cette année sera donc consacré à la question de la jeunesse et de l’âge adulte. Comment définir l’adolescence et la jeunesse ? Quelles en sont les limites ? Comment penser leurs histoires et leurs philosophies ? Par quels processus entre-t-on aujourd’hui dans l’âge adulte et comment le définir ? Quelles furent et sont les différentes politiques européennes d’accompagnement en la matière ? Pour répondre à ces questions, ce séminaire alternera des conférences de chercheurs invités, spécialistes de ces questions dans les différents domaines des sciences humaines (histoire, anthropologie, sociologie, droit, psychologie, …), et des séances de travail thématiques. Il exigera une participation active de tous les étudiants inscrits. La répartition du travail et la constitution des groupes se feront lors de la première séance de chaque semestre.

⇒ Jeudi 14h-16h — Amphi Champollion (entrée 18 rue de la Sorbonne) ⇐

• Jeudi 7 octobre : La jeunesse dans les âges de la vie — Pierre-Henri Tavoillot

• Jeudi 4 novembre : L’éternel problème de la jeunesse d’aujourd’hui — Pierre-Henri Tavoillot

• Jeudi 18 novembre : Approche anthropologique de la jeunesse — Jean-Claude QUENTEL, Professeur à l’Université de Rennes II, auteur notamment de L’enfant, problèmes de genèse et d’histoire, Bruxelles, De Boeck, 1993, rééd. 1997 ; « L’adolescence et ses fondements anthropologiques » in Comprendre « Les jeunes » (ss. dir. en collab. E. Deschavanne, F. Dubet et O. Galland), n° 5, Paris, PUF, 2004.

• Jeudi 2 décembre : Qu’est-ce que la jeunesse ? Une approche philosophique — Eric DESCHAVANNE, chargé de cours à Paris IV, Membre permanent du Conseil d’Analyse de la Société, auteur notamment de Comprendre « Les jeunes » (ss. dir. en collab. avec F. Dubet et O. Galland), n° 5, Paris, PUF, 2004 ; Philosophie des âges de la vie, Grasset, 2007, rééd. Hachette Pluriel 2008 (en collab. avec P.-H. Tavoillot).

• Jeudi 9 décembre (9h30-17h30) : Colloque « Age et politique » au CEVIPOF (IEP) —
ss la direction de Anne MUXEL

• Jeudi 16 décembre : Problèmes et enjeux de l’histoire de la jeunesse — Ivan JABLONKA,
Maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université du Maine, détaché au Collège de France, rédacteur en chef de « La vie des idées ». Auteur notamment de Jeunesse oblige. Histoire des jeunes en France (XIXe-XXIe siècle), PUF, 2009 (en codir. avec L. Bantigny) ; et de Les Enfants de la République. L’intégration des jeunes de 1789 à nos jours, Seuil, 2010.

• Jeudi 13 janvier : Les seuils juridiques : quelles politiques de la jeunesse ? — Dominique YOUF, Directeur du département Recherche études développement du Centre national de formation et d'études de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ), auteur notamment de Penser les droits de l’enfant, PUF, 2002 ; Juger et éduquer les mineurs délinquants, Paris, Dunod, 2009.


————————— SEMESTRE 2 —————————

• 17 février 2011 : L’éducation de la jeunesse : qu'est-ce qu'un adulte ? — Pierre-Henri Tavoillot

• Jeudi 3 mars : Les jeunes et les valeurs — Olivier GALLAND
Directeur de recherche au CNRS — GEMAS, auteur notamment de Les jeunes Français ont-ils raison d’avoir peur ? A. Colin, 2009 ; Sociologie de la jeunesse, Colin, dernière édition ; « Adolescence, postadolescence, jeunesse : retour sur quelques interprétations » in Revue française de sociologie, 42-4, 2001, p. 611-640 ; Les jeunes, La découverte, 1999 ; Nouvelles adolescences, N° spécial d’Ethnologie française, 2010 ; L’individualisation des valeurs, O. Galland et P. Bréchon (dir.), A. Colin, 2010.

• Jeudi 17 mars : La psychologie de l’adolescence : état des débats — Dr Jean CHAMBRY,
Psychiatre et psychanalyste, responsable de l’unité « Urgences et liaison de psychiatrie infanto-juvénile » de la Fondation Vallée, CHU Kremlin Bicêtre, auteur notamment de Anorexies et boulimies à l’adolescence, Droin,

• Jeudi 31 mars : La question de la « culture jeune » — Paul YONNET (ss réserve)
auteur notamment de P. Yonnet, Le recul de la mort, Gallimard, 2006 ; Travail, loisir, Gallimard, 1999.

• Jeudi 28 avril : Jeunesse et politique — Anne MUXEL,
Directrice de recherche au CNRS (CEVIPOF), auteur notamment de Les jeunes et la politique, Hachette, 1996 ; L’expérience politique des jeunes, Presses Sciences Po, 2001 ; Les étudiants de Sciences Po. Leurs idées, leurs valeurs, leurs cultures politiques, Presses de Sciences Po, 2004, Avoir 20 ans en politique, Seuil, 2010.

• Jeudi 12 mai : Devenir adulte en Europe — Cécile VAN DE VELDE
Maître de conférences en sociologie à l’EHESS, membre de l’équipe de recherche sur les inégalités sociales ; auteur notamment de Devenir adulte : sociologie comparée de la jeunesse en Europe, PUF, 2008

• Jeudi 26 mai : — Conclusions

mardi 16 novembre 2010

Programme 2011

Chers amis du Collège de philosophie,

Voici enfin quelques nouvelles du programme 2011 !

La première séance aura lieu le Samedi 8 janvier 2011 (amphi Michelet, 14h-17h), Penser le commerce d'organes, avec Ph. Steiner, R. Ogien, Fl. Bellivier, V. Gateau, C. Billier.

Cette séance, animée et organisée par Cassien Billier, sera consacré à une discussion du livre de Ph. Steiner sur La transplantation d'organes, Gallimard.

Pour les autres séances voir le programme ci-contre.

mercredi 3 novembre 2010

Conférence publique de Jean-Marc Ferry

Le Collège de Philosophie a le plaisir d'annoncer la

Conférence publique de Jean-Marc Ferry sur « L'Homme européen » (1ère Partie), qui se tiendra
le samedi 13 novembre 2010, de 9h à 12h, dans l'Amphithéâtre de la Bibliothèque Sainte-Barbe,
4 rue Valette, Paris 5e.)

La 2e partie de cette conférence aura lieu, le samedi 20 novembre 2010, de 9h à 12h (même lieu).


Cette conférence inaugure un séminaire consacré à « Prendre philosophiquement au sérieux le projet politique européen », dont le programme sera annoncé en séance.

dimanche 3 octobre 2010

Retard du programme des conférences !

Chers amis,

Du fait des travaux en Sorbonne, nous ne connaissons pas encore la disponibilité des amphis pour la saison 2010/2011, ce qui explique le retard dans la parution de notre programme.

Encore un peu de patience, donc …
et merci pour votre fidélité

L'équipe du Collège de PHilosophie

dimanche 13 juin 2010

Il n'y a plus de génération !

Entretien avec PHT paru dans Rue Saint-Guillaume (n° 158, avril 2010)

Comment qualifieriez vous la génération des 30-40 ans?

J'éprouve un certain malaise à parler de génération la concernant. Pour faire une génération, il faut à la fois un événement historique et une conscience, qui accompagnent le passage à l’âge adulte. On parle ainsi de la génération de la Résistance, de la génération 68, sorte de « résistance à la Résistance ». Mais comment définir les 30-40 ans d’aujourd’hui ? Pour elle, aucun marqueur fiable, aucun drame fondateur. Doit-on parler de génération internet ? De génération i pod ? De génération « Y » ? Ce sont souvent là des formules de publicitaires en quête de tendances. Nos sociétés vivent à l’écart des drames historiques. C’est sans doute temporaire, mais cela explique l’épuisement actuel du fait générationnel … en attendant la fin de « la fin de l’histoire ».

Est-ce à dire aussi que les 30-40 ans sont des individualistes forcenés.

Je ne crois pas. Car s’il n’y a pas de communauté historique de destin pour cette classe d’âge, il y a une similitude existentielle. 30-40 ans, c’est un moment très particulier de la vie. C’est l’entrée dans l’âge adulte, au cours de laquelle, en très peu de temps, il faut faire face à tous les défis : fonder une famille, faire carrière, être performant dans tous les domaines, même dans ses loisirs ! Et tout cela, avec une exigence de bonheur sans doute bien plus puissante que jadis. Cette phase réputée hyperindividualiste, est sans doute celle sur laquelle pèsent le plus de responsabilités [avec une énorme concurrence des temps privés et professionnels].

On entend pourtant beaucoup se plaindre cette classe d'âge. Notamment au sein de l'entreprise où elle guette les départs en retraite des baby-boomers.

Le scénario d’une guerre des âges me semble insuffisant. Il y a bien une lutte des places dans l’entreprise ou en politique, avec une génération 68 qui aspire à ne rien lâcher. Mais l’ambition a aussi élargi son registre : elle vise moins le seul pouvoir qu’un épanouissement plus global de l’existence. Réussir dans la vie ne semble plus une garantie absolue de réussir sa vie.

La guerre des générations n'est donc pas d'actualité.

En effet. D’abord parce qu’il n’y a plus de génération. Et ensuite parce qu’on observe une solidarité sans cesse croissante entre les âges dans le cadre familial. L’aide quotidienne (coups de main, garde d’enfants, …), financière (donations et transferts) et « réticulaire » (faire bénéficier ses proches de son réseau) ne cesse de s’accroître . Loin de disparaître, la famille s’est dotée d’un nouvel esprit qui se renforce et dont les 30-40 sont à la fois objet et sujet.

Le plus bel âge donc ?

Pas forcément, car il est traversé aussi par la fameuse « crise du milieu de la vie ». Si on n'a pas atteint ses objectifs professionnels, familiaux- on se dit que c'est trop tard. Et si on les a atteints, on se demande ce qui reste à faire. C’est l’âge de ce que les théologiens appelaient le « démon de midi», forme de mélancolie submergée par la question : "A quoi bon ?" L'ermite répond à cette angoisse et à la nausée qui l'accompagnent par une bonne sieste, prélude à la sérénité du soir …

Comment gérer le plus sereinement possible cet âge de la vie ?

Les Grecs comparaient la vie (bios) à un arc (bios). Et Aristote considérait que l'on atteignait le sommet à 35 ans pour le corps et à 49 ans « environ » pour l'esprit. Aujourd'hui, nous refusons de voir un sommet à notre vie. On considère toujours que l'on sera plus performant demain, sur le plan physique et intellectuel d'ailleurs. Notre summum est repoussé jusqu'à la mort. Cela aide peut-être à (oublier de) vieillir mais cela fait de nous d'éternels insatisfaits.

Propos recueillis par Laurent Acharian (CRH 2000)

Pourquoi des intellectuels ?

Paru dans Philosophie magazine (juin 2010)

Par Pierre-Henri Tavoillot

« De quoi l’avenir intellectuel sera fait ? ». Cette question, Pierre Nora et Marcel Gauchet, l’avaient posée en 1980, dans le numéro 4 de la toute jeune revue Le Débat, à une vingtaine de jeunes hommes (et une femme), qui commençaient à « sortir du bois ». Il y avait là déjà, mais tout petits : Adler, Bruckner, Dupuy, Finkielkraut, Ferry, Kriegel, Lipovetsky, Marion, Miller, Mongin, Raynaud, Todd, etc. qui, depuis, ont largement confirmé les espoirs placés en eux. De ce point de vue, la clairvoyance de l’équipe du Débat force l’admiration. Ce qui n’est pas tout à fait le cas des intéressés eux-mêmes. Ils sont d’ailleurs les premiers à le reconnaître en faisant l’expérience douloureuse de relire aujourd’hui leurs articles de jeunesse. Car 30 ans, c’est long … même pour ceux qui sont parmi les plus brillants de leur génération. On est alors avant la victoire de la gauche, la chute du mur, la mondialisation, le 11 septembre, la crise financière, … Par où l’on voit que l’avenir intellectuel dépend de l’avenir tout court, qui reste, hier comme aujourd’hui, contingent. Mais, si l’on quitte le domaine de la prévision, pour celui de l’espérance et des vœux, il se dessine dans ces textes comme un sentiment commun qui forme une identité générationnelle. Deux traits pourraient l’identifier.

D’abord, la fin de la figure tutélaire. Il y eut la génération Barrès, le moment Gide, la période Sartre. La vie intellectuelle fut longtemps dominée par un nom à l’ombre duquel tout se passait, pro et contra. Avec la mort de Sartre, on quitte le « monothéisme » ; les idoles se multiplient et Lacan, Foucault, Bourdieu, Althusser, Derrida se retrouvent ensemble dans l’Olympe controversé de la « Pensée 68 ». Face à elle et après elle, la génération des années 80 acte le désenchantement de l’intellectuel, qui choisit ( ?) de n’être plus ni maître ni prophète. On y perd certes en panache, mais on y gagne en intelligibilité, qui se manifeste dans l’humble (ou coquette) honnêteté avec laquelle ces auteurs se relisent en 2010. D’où aussi un second trait : cette génération entendait se situer au-delà de la seule fonction critique. Il y eut certes, chez elle, la tentation « de déconstruire la déconstruction », mais qui ne pouvait constituer (sauf à vite sombrer dans l’absurde) une fin en soi. Dans le désarroi démocratique, après la philosophie du soupçon, on attendait une pensée des repères : et celle-ci est toujours espérée.

C’est ce qui incite à se pencher sur la troisième partie de l’ouvrage, qui concerne la génération qui vient, celle des trentenaires d’aujourd’hui. On verra dans trente ans si la clairvoyance du Débat est la même, mais là encore, en admettant que la liste soit représentative, plusieurs traits se dégagent.

D’abord le fait que les médias aient supplanté l’université comme lieu d’exercice du magistère. Cette nouvelle génération s’épanouit, en effet, moins dans les amphis que dans les pages littéraires des journaux (Eric Aeschimann, Jean Birbaum, Fabrice Hadjadj), à la radio et à la télévision (Raphaël Enthoven, Joy Sorman) ou dans la blogosphère (Nicolas Vanbremeersch). Désinstitutionnalisée, elle est aussi féminisée. Même si la parité n’est pas encore de mise, l’intellectuelle a cessé d’être la notable exception. Troisième trait : la fin du privilège de la philosophie. Si elle continue de servir de voie d’entrée ou de supplément d’âme, elle n’exerce plus de monopole. L’avenir intellectuel sera aussi celui des mathématiciens (Yoann Dabrowski), des neurologues (Lionel Naccache), des sociologues (Cécile Van de Velde), des économistes, des historiens (Mara Goyet), des romanciers, des politiques même (Aurélie Filipetti), … et dans un esprit, annoncent-ils presque unanimement, moins franco-français ! C’est aussi ce qui explique l’impression d’éclatement. Car pour faire une génération, il faut un marqueur historique et une conscience collective. Or, l’un et l’autre font défauts. Le terme s’est même de nos jours singulièrement édulcoré : après la génération de la Résistance et les soixanthuitards, ce fut le tour des générations « Mitterrand », « Bof, Y ou why generation », « Internet », « Facebook ». Indice marketing et non plus historique, le phénomène subit une dégradation progressive. Jusqu’au jour oùù — mais comment le souhaiter ? —l’histoire conflictuelle et le tragique reprendront la main.

Il y a pourtant une profonde unité dans tous ces textes. Car sous la question du Débat, se cache une énigme : qu’est-ce qui pousse des jeunes gens talentueux à s’engager dans la vie de l’esprit ? Qu’est-ce qui les conduit à devenir des « intellectuels », plutôt que des hauts fonctionnaires, des chefs d’entreprises, ou quoi que ce soit d’autre ? Depuis Pétrarque, au moins, la figure de l’homme de lettres constitue un modèle de vie réussie pour une humanité réduite à elle-même. Pour son salut, il faut lire (puiser les secrets de la condition humaine), écrire (faire son miel), parler (diffuser sa pensée), et — surtout — rester … en étant à son tour lu par les générations suivantes. C’est bien la question clé : au-delà de la prétention à la vérité, au-delà de la fonction critique, l’intellectuel pense toujours qu’il se sauve en pensant. Et ceci, au moins, n’a pas changé.

De quoi l’avenir intellectuel sera fait ? Trente ans du Débat, Le Débat-Gallimard (en librairie le 25 mai).

lundi 17 mai 2010

L'ENIGME DE L'ENFANCE (29 mai 2010)

9h15 – 17h30 - Amphi Descartes

17 rue de la Sorbonne (75005 Paris)

Journée d’études

La question de l’enfance a pris une place considérable dans la production scientifique contemporaine. Psychologie, histoire, anthropologie, sociologie, droit, philosophie, sciences de l’éducation, sciences politiques … : toutes les sciences de l’homme se sont mobilisées massivement dans ce domaine. Mais cet accroissement formidable s’est aussi accompagné d’une fragmentation colossale des champs d’investigation et des questions en débat. D’où le sentiment d’un éclatement des savoirs, d’une certaine confusion et, au bout du compte, d’une perte de ce qui pouvait apparaître au départ comme l’espoir d’une approche globale de l’enfance. Cet éclatement et cette confusion sont ressentis, semble-t-il, de manière particulièrement vive par ceux qu’on peut appeler au sens très large les « professionnels de l’enfance ». Tous, qu’ils occupent des fonctions éducatives, culturelles, sanitaires, sociales, répressives, judiciaires, etc., sont confrontés à cette « enfance » toujours plus présente, infiniment valorisée, mais toujours plus énigmatique. Quels en sont les seuils, les étapes et les limites ? Comment la distinguer de l’adolescence et de la jeunesse ? Y a-t-il des nouveaux jalons pour le passage à l’âge adulte ?

Ce désarroi a fourni l’axe directeur d’un séminaire annuel de recherche à l’Université Paris-Sorbonne qui a accueilli d’éminents représentants des disciplines concernées. Pour en assurer la conclusion le CUIP (Comité Universitaire d’Information Pédagogique), le Collège de Philosophie et l’Equipe d’Accueil « Rationalités contemporaines « (Université Paris IV) ont uni leurs forces pour établir les conditions d’un échange autour d’une question aussi simple que redoutable : « Quels sont, selon vous, les contenus savants et les problématiques (débats, questions) que votre discipline est susceptible d’offrir comme repères essentiels et comme guides d’action aux professionnels de l’enfance ? » Cette journée d’étude a pour ambition d’esquisser une réponse.

Journée organisée en partenariat avec

le CUIP (Comité Universitaire d’Information Pédagogique)

et l’Equipe d’Accueil « Rationalités contemporaines » (Paris IV)

Programme

MATIN L’ENFANT A L’ECOLE

9h30 — Ouverture des travaux

• Pierre-Henri Tavoillot, Président du Collège de Philosophie

• Martine Safra, Présidente du CUIP

9h50Louis Cros et Gustave Monod fondateurs du CUIP : De l’explosion scolaire au le collège unique : Jean-Paul Delahaye (IGEN)

10h15 — Table ronde avec les lauréats du Prix Louis Cros et de la Bourse du CUIP, animée par Gaston Mialaret (Professeur honoraire à l’Université de Caen, président d’honneur du GFEN).

- Manon Pignot : « Allons enfants de la patrie ? Filles et garçons dans la Grande Guerre : expériences communes, construction du genre et invention des pères (France, 1914-1920) »

- Hacina Ramdani : Filles et fils d’immigrés à l’université : le cas lyonnais 1950-1990

- Hélène Charton : Synthèse sur l’histoire comparée de l’éducation en Afrique au XXè

- Marie-Pierre Litaudon : les abécédaires.

11h 15 — Albert Prévos (IGEN) et François Muller : L’enfant à l’école, ici et ailleurs, aujourd’hui et demain

[DEJEUNER LIBRE]

APRES-MIDILes défis d’une définition de l’enfance

14h30 — Table ronde : avec Eric Deschavanne (Collège de Philosophie, Conseil d’Analyse de la Société) — Jean-Noël Luc (Paris IV, ss réserve) — Dominique Ottavi (Caen) — Jean-Claude Quentel (Rennes) — Dominique Youf (PJJ, Rationalités contemporaines). Animée par Pierre-Henri Tavoillot (Collège de Philosophie, Paris IV).

à Où en est-on des stades et des seuils ? Protéger, éduquer ou punir ? ; Que pourrait un service public de la petite enfance ? Quel rôle pour la famille ? La psychologie est-elle la science de l’enfance ? Actualités et enjeux de l’histoire de l’enfance …

Discussion

17h : Conclusions des travaux

Lieu : Université de Paris-Sorbonne, 17 rue de la Sorbonne, Paris Ve

Entrée libre dans la limite des places disponibles

Contacts : collegedephilo@aol.com — phtavoillot@gmail.com

Blog - Site : http://collegedephilosophie.blogspot.com