mardi 1 avril 2008

L'insertion professionnelle en philo

Collège de philosophie, mardi 1er avril 2008

Lors de mon dernier séjour d’enseignement à la Sorbonne d’Abu Dhabi en décembre 2007, ma collègue Carole Maigne, qui est permanente là-bas, m’avait invité à participer à une réunion d’information auprès des élèves de terminale du Lycée français local. L’exercice était nouveau : il s’agissait de faire de la publicité pour les études de philosophie dans un contexte de rareté (la Sorbonne d’Abu Dhabi doit attirer des clients pour des études chères), de concurrence (avec d’autres formations plus « rentables » et « mieux cotées ») et, sinon d’hostilité, du moins de relative étrangeté (il y a exotisme certain à étudier la philosophie en français, dans un pays musulman, anglophone et où le business est roi). Je ne suis pas certain d’y être parvenu, mais l’expérience était intéressante.

Rentré à Paris, je découvrais quelques indicateurs que Florence Filliâtre, la responsable administrative de notre UFR, avait mis en place pour la licence. Il apparaissait que, pour la première fois, nos effectifs étaient en baisse. La Sorbonne était touchée par un phénomène qui avait atteint, parfois de manière dramatique, tous les autres départements de philosophie de France. Comme les entrées dépendent d’une série (la série L), dont les effectifs fondent comme neige au soleil dans le secondaire, il est très probable que la chute sera vertigineuse dans les années à venir. Elle touchera probablement à terme la 3e année de licence, alimentée par la manne des sorties de classes préparatoires. Bref, la question de savoir comment valoriser les études de philosophie se pose donc désormais chez nous également : même si l’exotisme reste moindre, il va falloir affronter la rareté et la concurrence.

C’est là une bonne raison de poser la question de l’insertion professionnelle des études de philosophie, même si ce n’est pas la seule. Il y a aussi la raréfaction des postes au concours de recrutement de l’enseignement secondaire, mais aussi la formidable dégradation des conditions d’exercice du métier d’enseignant. Il m’est devenu difficile de conseiller à un étudiant de passer le concours (de plus en plus difficile) sans lui avoir demandé s’il était au fait de ce qui l’attendait réellement : un métier de plus en plus dur. Mais il y a aussi une conviction : celle que la formation de philosophie est excellente, solide et efficace ; et qu’elle constitue une socle remarquable pour une spécialisation professionnelle future. Il n’est donc pas question de modifier cette formation pour l’adapter aux exigences du marché, mais de faire en sorte que les médiations soient assurées pour que les étudiants qui en disposent puissent se manifester à leur juste valeur. La prise en compte de l’insertion professionnelle des étudiants de philosophie ne doit pas conduire à retirer quoi que ce soit à la formation, mais à lui ajouter ces éléments facilitateurs.

Cela requiert de repenser à la fois l’entrée et la sortie du cursus de philosophie. L’entrée, parce que le bac étant ce qu’il est, il faut bien reconnaître que les étudiants arrivants n’ont pas la maîtrise des fondamentaux en matière d’expression écrite et orale, ni de culture générale. La sortie, parce que les horizons professionnels de nos étudiants se sont désormais diversifiés et qu’il faut leur permettre d’aller les conquérir avec le maximum d’atouts. Cet engagement et cette responsabilité à l’égard de nos étudiants sortants sera la meilleure manière d’en convaincre d’autres d’entrer dans notre formation. Faute de quoi elle sera condamnée à dépérir, tout en restant, bien sûr, droite dans ses bottes, dernière résistante contre la réalité du monde.
Il y a quelques années, un collègue inspecteur général, André Pessel, pour ne pas le nommer, réagissait avec effroi aux prestations des candidats à l’oral de l’agrégation. « On en vient à se demander, disait-il : ces étudiants font-il de la philosophie pour penser le réel ou pour le fuir » ! L’exigence demeure entière aujourd’hui.
PHT

10 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour,
Je suis étudiante en philosophie à paris IV, je suis déjà titulaire d'une maitrise ( mais sans etre passée en M2 ) et j'avoue que je m'interroge sur mon avenir professionnel. Il est vrai que la philo est souvent décriée, à tort, comme étant une "matière inutile pour le domaine professionnel". Je pense que c'est faux, car ayant connu la fac de la 1e année à aujourd'hui, j'ai acquis bcp de culture générale et de rigueur intellectuelle. Ceci dit, j'aimerais tout de meme préciser qu'il n'y a pas que les bac L qui réussissent en philo... pour ma part j'ai un bac stt et j'ai une maitrise...Il n'y a cependant aucun sous entendu selon lequel le niveau de la fac aurait baissé. Non. Je dis juste que quand on veut réussir, meme si a priori on n'a pas le "profil", eh bien on le peut.
Concrètement, que puis je faire avec un M1 en philo politique ? Passer le concours pour passer à science po ? Mais après ?
Le problème de la philosophie, bien que cette matière soit très intéressante, c'est qu'elle ne mène pas à beaucoup de débouchés. L'année dernière, j'avais assisté à la coppération entre fac et le patronat. Etaient reprsentés Coca, une banque...etc. Les représentants avaient tous l'air de vouloir former les étudiants littéraires en futurs commerciaux, ce qui non seulement ne cadre pas du tout avec l'état d'esprit littéraire, mais surtout est incorrect vis à vis des étudiants littéraires. C'aurait été plus correct et plus enrichissant si les patrons avaient amené leur discours de façon à donner de la valeur aux diplomes littéraires. Or, la seule "huamnité" proposée était d'avoir des promotions ou bien de cibler exclusivement dans les "relations humaines" ! Navrée de mon ton, mais c'est un peu nous prendre pour des imbéciles ! Ce n'est pas parce qu'on est étudiant littéraire qu'on est crédule et qu'on vit dans une "bulle en dehors de la réalité". On sait pertinemment que le monde est desormais régi par l'economie, mais l'intelligence fait que l'on s'adapte aux etudiants sortant d'universités littéraires ! Certes, en tant que future employée, je me dois de m'adapter au monde professionnel qui m'entoure et ne pas "cracher" sur le patronat,mais comment pouvons nous se sentir pris au sérieux alors que nombre de boites cherchent uniquement à nous transformer en soldats commerciaux ? Là, ce sont les patrons qui manquent d'objectivité !
Enfin, quoiqu'il en soit, il est vrai aussi que les etudes littéraires ne sont hélas plus trop considérées du fait de l'appauvrissement du langage et de la culture...De toute façon, le tri se fait naturellement dès la 1e année...mais hélas le niveau de culture générale des etudiants a baissé. Leur esprit critique, surtout. Certains se croient "l'elite", qu'on me laisse rire...Ceux là, sortant de leurs écoles avec un sentiment de supériorité détériorent la caractéristique de l'université : l'esprit critique. Il s'agit là bien entendu d'un avis subjectif...
Que proposez vous, concrètement, en dehors des master pro, pour avoir un poste après les études ? Personnellement je suis quelque peu "paumée" à ce niveau ci.

PHT a dit…

« Etre philosophe » n'est pas un métier. Les études de philosophie n'ont pas de vocation professionnelle, mais elles constituent une excellente formation de base … à condition d'être complétées par autre chose. L'entrée dans la vie professionnelle est de toutes façons un moment difficile, même pour ce qui est du métier d'enseignant qui semble pourtant le plus directement connecté aux études : les deux ou trois premières années sont dures et frustrantes. Nombreux sont les étudiants qui, après avoir passé ces concours difficiles, veulent quitter l'enseignement, déçus et frustrés de ne pas pouvoir vivre dans et de sa discipline.
Le but d'une entreprise est de gagner de l'argent ; elle n'a donc pas vocation à créer des places confortables et « sur mesure » pour les étudiants littéraires. Pourtant, le témoignage des étudiants qui ont intégré son monde (voir, par exemple, ceux de l'opération Phénix) est très loin d'être négatif : certains ont même le sentiment de continuer à faire de la philosophie sous une autre forme. Et puis l'entrée dans le monde professionnelle est une première étape : la carrière évolue et les métiers changent …

LMG a dit…

Bonjour,
je comprends bien le sens de vote réflexion sur le devenir des étudiants de philosophie. Mais j'ai par contre du mal à comprendre l'angoisse que génère la question de savoir "comment entrer dans le monde professionnel". Peut-être que je fais preuve ici d'une naïveté et d'un optimisme un peu juvénile mais il me semble que de limiter le philosophe à l'exercice académique de la philosophie dans le sein de l'Université est un reniement de la vocation du philosophe qui doit, par définition, être ouvert à tous les sujets. Je dirai donc, que faire après des études de philosophie ? Mais tout voyons ! Aux Etats-Unis, le problème ne se pose pas, car une entreprise considère qu'un étudiant qui a fait cinq années d'études en sciences humaines n'est peut-être pas complètement idiot et est capable d'apprendre un métier dans un cadre concret.
Enfin il me parait assez évident, mais peut-être cette fois que je généralise mon propre cas, que lorsque l'on choisit la philosophie et non l'école de commerce, on est assez conscient de choisir une voie "bohème"... et le métier d'éternel étudiant.

Anonyme a dit…

En ce cas, est-ce qu'il serait possible de connaitre certains témoignages positifs concernant l'insertion professionnelle ( celle notamment proposée dans le cadre de l'opération phénix ) ? J'ai eu pour ma part essentiellement des echos négatifs, ainsi je serais curieuse de voir l'autre visage de cette insertion professionnelle.

Il est évident qu'en tant qu'étudiant(e), on n'est pas habitué au monde professionnel ( sauf pour les étudiants qui travaillent pour justement payer leurs études). Toutefois, il y a tellement de soucis ( stress, suicides...etc ) que l'on a justement envie de passer au travers afin de s'épanouir. Effectivement, on peut avoir encore une vision un peu "scolaire, junévile" du monde du travail...

POur ma part, je ne suis pas le genre d'étudiante qui "crache" sur le monde professionnel, mais je ne souhaite pas, à titre d'etudiante en philosophie, me retrouver à l'anpe. Hélas, désormais la peur du chomage régit en grande partie le rapport entretenu au travail. Et si j'ai tenu à aller jusqu'en master, c'est bien pour ne pas me retrouver, une fois salariée, en bas de l'échelle ...
Enfin, j'entends votre point de vue...

LMG a dit…

Je crois plutôt que c'est le monde du travail qui a une vision juvénile de nous... Nos ressources ne leur apparaissent pas pleinement, leur vision du philosophe est archaïque. Mon expérience personnelle _mais je suis encore étudiante_ est que j'ai souvent trouvé à travailler dans des entreprises étrangères à la philosophie, mais en assurant une position originale. Dans le champ de la politique pire, j'ai apporté un regard philosophique à la rédaction de certains textes. Dans le milieux du journalisme, j'ai fait de même sur des sujets littéraires ou sociaux. Dans le milieux du cinéma, j'ai participé à la rédactions de projets. Mais je dois avouer, rien qui ne constitue l'amorce d'une carrière.
Question : faut-il nécessairement être agrégé pour exercer sa vocation de philosophe dans les milieux les plus divers ?

Anonyme a dit…

Mais il y a aussi une conviction : celle que la formation de philosophie est excellente, solide et efficace ; et qu’elle constitue une socle remarquable pour une spécialisation professionnelle future.

Bonjour,
Etudiante en 1ème année, je m'interroge sur l'excellence de notre formation. En effet de l'aveu même de nos professeurs, les khâgneux étudient en prépa deux fois plus de textes, font trois fois plus d'exercices, alors même que la philo n'est qu'une des matières étudiée.
Face à cela, faisons-nous réellement le poids?

PHT a dit…

Concernant les contenus, la formation universitaire couvre davantage les grands moments de l'histoire de la philosophie et les différentes spécialités de notre discipline. L'offre de culture générale de la discipline est bien meilleure. En revanche, concernant les exercices, en effet, il y aurait des progrès à faire, notamment du côté des colles écrites et orales (ou des galops d'essai, comme on dit à Sciences po). C'est là que les moyens (que nous n'avons pas, je vous rassure) devraient être investis.
PHT

Anonyme a dit…

Je me trouve actuellement dans la même situation; je me prépare à entrée en 1ère année de philosophie, et bien que j'ai compris que c'est une discipline qui fournit les bases pour une spécialisation dans un autre domaine d'études, j'aurais aimé savoir quelle sorte de domaine justement parait être le plus en accord pour continuer?

Anonyme a dit…

Pierre Henri Tavoillot, vous vivez dans le monde des Idées des prof d'université.

Vous dites que la philosophie offre un socle solide avant une spécialisation... Ca, c'est dans votre imagination. (Ou pour le dire, autrement, en théorie, dans le meilleur de mondes)

En réalités, la philosophie à la fac doit être repensée, notamment dans son but : Est-ce de préparer aux concours de l'enseignement ? de la recherche ? Ou juste de donner un enseignement de "socle de base" dont les professeurs aiment chanter les louanges ?

En réalité, en tant que prof de philo, vous formez surtout de futurs chômeurs. Et la fac met peu en place des voies de "spécialisation", comme vous dites...

Surtout qu'on se retrouve à avoir des profs normaliens on ne peut plus éloignés des élèves (comment ne pourraient-ils ne pas les mépriser, eux qui à la même époque étaient en prépa ou à normale ?)

Cela étant dit, Paris 4 a mis en place quelques outils appréciables (Phoenix, Masters Pros, passerelle vers la sociologie)

Mais votre commentaire m'a donné envie de réagir, car le conservatisme qui transparaissait ne me plait pas, car il est à l'égard des élèves une forme d'ignorance méprisante.

Mais bon, vous êtes loin d'être le pire dans le genre, et certains profs sont très "humains" (pour des prof de philo, qui se veulent humanistes, c'est mieux !) et à l'écoute des élèves.

Bref, bonne continuation, mais l'enseignement de philo à la fac est loin d'être très satisfaisant... Quant à savoir si les candidats veulent penser le réel ou y échapper... C'est probablement parce qu'ils prennent exemple sur leurs professeurs.

Un étudiant en Master de Philo qui s'en va relire Les Chiens de Garde de Paul Nizan.

Anonyme a dit…

Pierre Henri Tavoillot, vous vivez dans le monde des Idées des prof d'université.

Vous dites que la philosophie offre un socle solide avant une spécialisation... Ca, c'est dans votre imagination. (Ou pour le dire, autrement, en théorie, dans le meilleur de mondes)

En réalités, la philosophie à la fac doit être repensée, notamment dans son but : Est-ce de préparer aux concours de l'enseignement ? de la recherche ? Ou juste de donner un enseignement de "socle de base" dont les professeurs aiment chanter les louanges ?

En réalité, en tant que prof de philo, vous formez surtout de futurs chômeurs. Et la fac met peu en place des voies de "spécialisation", comme vous dites...

Surtout qu'on se retrouve à avoir des profs normaliens on ne peut plus éloignés des élèves (comment ne pourraient-ils ne pas les mépriser, eux qui à la même époque étaient en prépa ou à normale ?)

Cela étant dit, Paris 4 a mis en place quelques outils appréciables (Phoenix, Masters Pros, passerelle vers la sociologie)

Mais votre commentaire m'a donné envie de réagir, car le conservatisme qui transparaissait ne me plait pas, car il est à l'égard des élèves une forme d'ignorance méprisante.

Mais bon, vous êtes loin d'être le pire dans le genre, et certains profs sont très "humains" (pour des prof de philo, qui se veulent humanistes, c'est mieux !) et à l'écoute des élèves.

Bref, bonne continuation, mais l'enseignement de philo à la fac est loin d'être très satisfaisant... Quant à savoir si les candidats veulent penser le réel ou y échapper... C'est probablement parce qu'ils prennent exemple sur leurs professeurs.

Un étudiant en Master de Philo qui s'en va relire Les Chiens de Garde de Paul Nizan.